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Michel Batlle est un artiste important car sa peinture
apporte autre chose que de la démangeaison formelle
et décorative. Il est le seul peintre que je connaisse dont l’art
crève l’abcès du débat culturel aujourd’hui.

Dans ses toiles, il superpose les signes profonds
de mémoires culturelles différentes, le Roman,
le Gothique, Lascaux et la perspective, etc.
Dans la mesure où la peinture est prémonitoire
des préoccupations du pouvoir en place,
celle de Michel Batlle reflète les préoccupations
du pouvoir à venir.

Je parle ici de la série des « Guerres culturelles »,
qui démontre qu’il est un des rares à comprendre
que la peinture n’est pas une recherche nombriliste,
mais véhicule aussi la mémoire des peuples,
leur résistance, leur personnalité. Dans les œuvres
de Michel Batlle, il y a comme des poings levés et
fermés de résistance.

Ben, 1985

Michel Batlle assume avec détermination ses engagements
dans l'art, et le rapport qu'il entretient avec la société.
Non qu'il soit un passeur de message idéologique ou un
moraliste, mais il revendique sa liberté d'indifférence
à l'endroit des diktats de la pensée dominante,
et avoue sa polyvalence, en conciliant peinture et
troisième dimension.

Concentré sur les aléas d'une réalité par nature insaisissable,
dans chacun des volets de son cursus, il privilégie l'organique
et ne cesse de faire le siège de la figure, adossé à une pente
qui oscille entre une manière de baroquisme et une
expressivité à la fois ardente et retenue.

Expressionniste déclaré dans sa peinture violemment
bousculé, où ne subsiste que gangue brouillée du
référent, drossé au sein des éclats d'une matière
informelle, il est par contre davantage discursif dans
sa sculpture, sans céder à la narration stricto-sensu.

C'est plutôt par le biais d'un quantum d'équivalences toutefois
reconnaissables, qu'il lève ses architectures métalliques le
plus souvent à claire-voie, essentiellement des corps et des
visages puissamment campés à ciel ouvert.

Généralement conçues par assemblages d'éléments
consubstantiels étagés ou sphériques, reliés par un agrégat de
tiges, ses sculptures polychromes verticales d'un seul tenant,
prennent aussi des tonalités assourdies, en dégageant une
étrange présence.

À leur extrémité, des faciès crénelés, quelquefois dédoublés,
réduits à la seule configuration de leur masse, nous rappellent
que l'homme demeure au cœur d'un tel processus.

En d'autres circonstances les personnages deviennent plus
massifs, en pied et barrés de lignes transversales en noir et
blanc, comme si elles déclinaient certaines agressions qui
aliènent l'humain, alors que des visages en souffrance
apparaissent bosselés, émaillés d'excroissances récurrentes,
rondes ou quadrangulaires, sinon greffés de signes insolites.

Sur le versant mitoyen, se constituent des amoncellements
de minces poutrelles reptiliennes inclinées, partant à l'assaut
d'une sorte de centre casqué à demi découvert, quand plus
loin, austère et hiératique, le modèle se voit encastré sur un
mur de métal creusé de béances. Voilà, en résumé, une
sculpture inquiète, médiatrice symbolique des états intimes
de son auteur.

Sa peinture, d'ailleurs, nous l'avons évoqué, renvoie à la
même problématique de l'anxiété et du désir, car l'art est
toujours une projection. En témoignent ses portraits
fracturés et déconstruits porteurs de secrets, dont la
signalétique hybride de temps à autre connoté d'unités
globuleuses cernées de taches et de coulures, conjuguent
leurs diffluences au sommet de leur tension.

Maintenant, comment ne pas faire allusion aux
impressionnantes fresques murales exécutées sur le vif,
dans une atmosphère festive baignée de réminiscences
africaines, dans un pays que l'artiste affectionne
particulièrement, le Burkina Faso.

Finalement, l'œuvre batailleuse et incarnée de Michel Batlle,
l'âpre vérité de sa teneur émotionnelle, réverbèrent la vision
d'un humaniste en adéquation avec son temps.
Gérard Xuriguera, janvier 2015

Gérard Xuriguera, Janvier 2015